Squats et critique d’art

par Pierre Souchaud, Revue : Intervention été / 1998



Un des aspects de la vie artistique parisienne récente, dont il n’y a pas trace dans les très officielles, bureaucratiques, ineptes et sans objet « Archives de la Critique » ( au demeurant, beau sujet d’étude de la fatuité critiquante ) et qui ne bénéficiera certainement pas de la même sur mystification que celle des « années Montparnasse » par exemple, c’est bien tout ce qui a pu se passer dans les squats au début des années 90.


Oublié donc … hors champ, parce que trop sale, trop craignos, trop marginal … Vraiment pas récupérable. Et pourtant il y a là, une ampleur, une intensité, une radicalité créatives qui valent bien celles de la fameuse « bohème » des années 30. Il y a là, à portée de main, une riche matière à réflexion, d’innombrables sujets d’analyses qui se situaient bien dans le champ d’une véritable critique historique et sociologique de l’art actuel.

Mais pour l’instant, on en est là par exemple : l’incendie du squat des Récollets en Janvier 92 reste une lamentable affaire non élucidée … avec des œuvres détruites par le feu, saccagées par on ne sait trop qui, confisquées pendant plusieurs mois par la justice sans que les artistes puisent récupérer leurs pinceaux, leurs vêtements, leur affaires de toilettes … Avec ces stupéfiantes déclarations du ministère de la Culture qui considérait que cette histoire était plus du ressort des Affaires sociales que de lui-même … Avec, dans le même temps, cette non moins stupéfiante création languienne du squat de luxe « Hôpital Ephémère ». etc., etc. Une image donc pour rappeler cette époque, que l’on doit au peintre Thibaud Grand, rescapé des Récollets et d’autres squats bulldozérisés, membre actif des différents mouvements de protestation auprès des administrations … et qui, finalement, exténué, est parti traverser les déserts africains en auto-stop pour se refaire une santé, avant de s’installer à Berlin-Est où il vit et travaille actuellement, marié, heureux et père de nombreux enfants … Et vive la critique d’art franco-française !

“... tout choix esthétique est un choix politique, quelque soit la lucidité ou non de l’artiste, son degré de connaissance.” Thibaud ©, 1988.

“...en art, la prostitution est monnaie courante.” Thibaud © 1991.

Squ’art Paris 1989 - 1996

Interview de Thibaud Grand pour la revue Artension N°7 Sept./Oct.2002 Dossier Squat Artistique.



Vous participez au Palais de Tokyo à l’élaboration d’une rétrospective sur 20 ans de l’histoire des squats artistiques, pouvez-vous nous en dire plus sur cette entreprise ?


Tout d’abord, je suis dans l’obligation de vous faire un petit historique avec beaucoup de raccourcis sur ces vingt ans de Squats Artistiques sur Paris. Au début des années 80, un groupe d’artistes ouvrent un squat occupé par des clochards, c’est la naissance d’Art-Cloche. Dans cette même période, un autre mouvement est apparu, Palikao. C'est de là qu’est né le mouvement des squats artistiques rebelles à tous dogmes, endoctrinement, ne pouvant obéir à aucune règle stable du fait de son instabilité originelle d’occupation illégale.

Tout au long de ce parcours, des artistes, de toutes générations, de toutes tendances confondues sont venu s’y greffer, créant ensemble une unité esthétique avec des œuvres individuelles et collectives.

Nous pouvons nous rappeler de quelques groupes composant cette mouvance comme Rezonnance, Reality ©, Les Porte Nawak, Art-Cloche, Les Articulteurs, la Zen ©, Yabon’art, etc…

La liste est longue, si l’on doit aussi parler des lieux, de leurs existences éphémères, de ces groupes, de ces artistes, qui ont fait exister sur l’échiquier d’un Paris vérolé par la corruption des espaces de liberté, de création et de rencontres.

Les squats artistiques trouvent leur existence légitime face à un système culturel corrompu mis en place par une idéologie socialiste qui doit son existence à une injection financière, un milieu créé de toutes pièces, s’animant par auto-congratulations et par prostitution autant intellectuelle que physique.

Le monde de l’art d’avant 81 n’est pas le même qu’après 81. On a basculé dans un autre monde, où des professionnels de la gestion de l’art sont apparus en déclarant obsolètes toute tentative créative en dehors de leurs champs de l’art limité, et qui ont utilisé des crédits à profusion pour masquer leur incompétence et pour légitimer leur existence.

Après vingt ans de censure acharnée du milieu, le Palais de Tokyo entrouvre ses portes pour une exposition rétrospective sur ces vingt ans d’histoire constituée d’archives, sous forme de textes, vidéos et photos que nous nous acharnons à retrouver dans les gravats de ce passé.



Quel est votre parcours dans les squats ?


Mes premiers contacts physiques avec les squats, ont eu lieu en 89 à Berlin. J’étais dans l’obligation de stationner dans cette ville pour une durée d’un an. J’ai fréquenté ces squats en tant que spectateur. Adolescent, la culture squat m’était auparavant parvenue par le biais de la musique, celle de l’époque punk entre autres, avec tous les fantasmes iconoclastes londoniens, sans oublier la Factory de New York et la Rote Fabrik de Zurich.

Mon retour à Paris en décembre 1989 marque mon adhérence à la mouvance des squats artistiques, choix politico-esthétique, affirmant mon autonomie intellectuelle et mon indépendance dans un milieu de l’art trop étriqué et pervers. Du squat de Boinod en passant par le Garage 53, le Couvent des Récollets, le Passage Saint Bernard, La Forge et la Grange aux Belles j’ai eu un parcours intense et riche, une liberté d’expression sans pareil et sans moyen. J’ai pu observer, qu’il existait une ambiance destructive, latente, venant autant de l’intérieur que de l’extérieur des squats. Mais au combien créative ! Et en phase avec son époque, sans emballage, ni cacahouète !

Les rencontres étaient nombreuses dans la dimension de la multiplicité des mondes. Je suis parti vivre à Berlin en 96 ce qui marque ma rupture physique avec la mouvance. C’est une nébuleuse où l’on se croise inévitablement, à Paris, dans le monde.



Peut-on parler d’un Art des squats ?


Oui et non. L’art dans les squats est fabriqué par des individualités, des artistes qui ont leur propre personnalité et qui l’affirment dans leurs œuvres. La qualité et la maturation des œuvres que nous pouvons rencontrer dans ces espaces ne sont pas toutes aux mêmes niveaux de conscience créative. C’est ce qui fait leur force. On ne peut pas être aussi exigeant avec des jeunes qui sont en devenir et dont c’est leur premier contact avec cette force créative qu’ils doivent dompter pour ne pas se faire bouffer par elle, pour qu’ils puissent avoir une lecture d’eux-mêmes et de leur société à travers la matière qu’ils créent.

La richesse des squats réside dans ce mélange à la fois de générations, d’artistes venant d’horizons sociaux différents et de tous les continents, dans leur degré d’initiation qu’ils ont eu au préalable ou non, dans leur capacité à assumer leur existence dans l’extrême, marginalisé par une société du simulacre, du m’a-tu vu et du tape à l’œil, où les malversations intellectuelles règnent en maître. Toutes ces individualités et leurs œuvres façonnent involontairement un esthétique collectif, propre à lui-même, qui est surenchéri par des actions artistiques collectives concertées et conceptualisées, représentant pour certains artistes leur seul lien d’existence artistique.

L’esthétique squat est influencé par le choix des matériaux, qui sont les vestiges de la modernité, les déchets de notre contemporanéité. Mécanisme perpétuel du dérèglement, provocation de l’habitude.



Quelle place occupe le social dans le squat ?


Le squat est envahi par le social, il nage en plein dedans. Dans certain milieu, on mange du caviar à la louche, dans les squats artistiques on est engrossé de social à la louche et bien profond. Notre société a rendu « la Bohème » totalement illégale et activement réprimée.

Nous pouvons aborder le social par le filtre de l’art, et là, nous abordons la Sculpture Sociale. Espace de création totale, sens du dérèglement poétique, hymne à la vie, la Sculpture Sociale est une nécessité pour vouloir soulager notre société. Les fondations sont d’ailleurs déjà posées. C’est, après, une conversation d’initiés où les avis d’approche divergent. Le squat artistique est un outil propice à la Sculpture Sociale.



Quel avenir est réservé aux squats ?


Les expulsions se multiplient en ce moment, et le climat n’est pas très réjouissant. Sur le plan politique une forte inquiétude de principe est à avoir, et tout particulièrement venant de la Préfecture. Il y va de l’intérêt général de préserver ces espaces, ces laboratoires de la construction sociale, ces nids d’art et de vie.

Beaucoup de squatters voient d’un mauvais œil ce rapprochement avec la New Institution du Ministère de la Culture. Ils se sentent récupérer par un système qu’ils combattent et qui les combats. D’autres trouvent qu’une rétrospective n’est pas suffisante et masque le refus de faire rentrer une sélection d’œuvres originales dans leur catalogue.

Mais avec le temps les esprits apprendront à se connaître. Des deux cotés, il y a un enseignement à recevoir. Des expositions, des performances auront lieu dans les différents squats artistiques pendant la rétrospective au Palais de Tokyo ce qui nous permettra de voir ce que les artistes squatters d’aujourd’hui ( 3 ème génération ) ont dans le buffet.

Et il y a le projet d’un livre sur les squats artistes en collaboration avec le Palais de Tokyo pour 2003.

Moderne kunst aus Frankreich Pop’art aus Deutschland und Französische Politische Malerei. Thibaud Grand Kunstler aus Berlin und Paris.

Neue Sachlichkeit in der Kunst.     J. Theiss - Berlin 1999

EAT & CO

Préface de Pierre Pinchon pour le catalogue de l’exposition - EAT & CO - Paris 2013


Thibaud Grand est un excentrique dans la perspective sociologique du terme.

Son excentricité n’est donc pas d’ordre capillaire, encore moins vestimentaire – même si je ne l’ai pas connu pendant ses années passées dans les squats berlinois et parisiens. Il s’agit d’une attitude et non d’une pose  qui consiste à refuser le milieu pour mieux jouir des privilèges offerts par la périphérie.


Être dans l’en-dehors – les plus in diraient le off – est une position confortable permettant un recul favorable à l’observation et absolument nécessaire à celui qui craint l’enfermement dans une pratique ou dans une communauté.


Garant de sa liberté, l’excentricité n’est pas synonyme d’exil ou de mise à l’écart. En effet, la distanciation n’empêche aucunement la circulation à l’intérieur de l’ensemble, de passer par le milieu à l’occasion d’une rétrospective au Palais de Tokyo sur les squats parisiens des années 90 et de s’en revenir ensuite vers le large – certains diront la marge.


Thibaud Grand se tient à distance, fidèle à sa nature quelque peu sauvage qui transparaît dans ses toiles aux accents les plus punk. Dans d’autres séries, lorsqu’il allonge sur des méridiennes des caisses renfermant peut-être une fragile Vénus ou quand il propose des monochromes sous la forme de ready-mades, cet excentrique profite de son expérience du milieu pour interroger les codes de l’histoire de l’art et du monde de l’art. 


Si certaines « choses » ont été vues de près par Thibaud Grand dans sa jeunesse, l’une d’entre elles n’a quitté son esprit après un séjour en Afrique dans les années 80. Comme le montre sa série « To Eat » poursuivie depuis trente ans, l’excentricité n’implique pas l’éloignement ou l’oubli lorsque l’on touche au tragique.

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